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Places fortes, assiégées !

Si, pour un gérant d’actifs, investir signifie avant tout « placer des capitaux pour les faire fructifier », d’autres actionnaires ont davantage à l’esprit l’étymologie du mot, plus militaire : « mettre en possession d’une charge, assiéger ». Les investisseurs, propriétaires de l’entreprise, ont le droit —et, selon nous, le devoir — de participer à la vie de la société, notamment en votant en assemblée générale. Aujourd’hui, les plus loquaces vont jusqu’à prendre la parole publiquement pour faire bouger les lignes. Les dirigeants de DANONE, NESTLÉ ou  UNILEVER l’ont récemment appris à leurs dépens.

Le secteur de la consommation de base1 a longtemps été un long fleuve tranquille. Stimulé par la croissance démographique et l’amélioration du pouvoir d’achat dans les pays émergents, il a généré des performances extraordinaires : sur la décennie écoulée, le MSCI Europe Consumer Staples a progressé de 136%, contre +42% pour le MSCI Europe. Pourtant, avec le ralentissement de la croissance des entreprises de ce secteur, les exigences du marché se sont rapidement déplacées vers les marges dans l’espoir de voir maintenir une croissance bénéficiaire élevée. Et l’ensemble du secteur est devenu une cible de choix pour les investisseurs activistes.

La guerre est déclarée !

2017 aura ainsi été marquée par une agitation  rarement vue autour des fleurons mondiaux de la consommation de base. Après une attaque tout à fait dans les règles en février — la tentative avortée d’OPA de KRAFT-HEINZ sur UNILEVER —, le hedge fund Third Point a déclaré fin juin avoir acquis 1,3% du capital du colosse suisse NESTLÉ. Dans une lettre ouverte, le nouvel actionnaire a sommé le management de fixer un objectif de marge opérationnelle ambitieux (18-20%), d’optimiser son bilan en lançant un programme de rachat d’actions et de procéder à un arbitrage d’actifs, notamment via la cession de la participation de NESTLÉ dans L’ORÉAL. Puis, au cœur de l’été, c’est le fonds activiste américain Corvex Management qui est entré au capital de DANONE. Petite devinette : sur 10 ans, quelles sont les deux valeurs à la traîne du secteur ? DANONE et NESTLÉ. CQFD.

Pilules plus ou moins empoisonnées

Ces mouvements capitalistiques ont eu le mérite d’éclairer les actionnaires sur les rouages de la gouvernance de ces entreprises… et sur le pouvoir réel des actionnaires activistes à faire bouger les lignes ! La cotation de deux entités chez UNILEVER (Unilever Plc et Unilever NV) rend en théorie le ticket d’entrée plutôt abordable : contrôler 50,1% de l’entité NV qui détient 55% du capital d’UNILEVER permet de contrôler l’ensemble du groupe. Mais en pratique, un acheteur potentiel doit obtenir l’approbation de 75% des actionnaires de chacune des deux entités. Une tâche des plus ardues… et sans doute l’une des raisons qui ont poussé KRAFT-HEINZ à retirer son offre si rapidement. Chez NESTLÉ, un morceau difficile à avaler du fait de sa taille (plus de 200 milliards d’euros de capitalisation), les droits de vote sont plafonnés à 5%, quel que soit le pourcentage de détention en capital. Une pratique courante en Suisse, qui prive les actionnaires d’une juste représentation de leurs intérêts. DANONE n’est pas en reste : les droits de vote y sont plafonnés à 6% (12% pour les détenteurs de droits de vote doubles). Une limitation qui devient caduque si un actionnaire détient plus des deux tiers du capital à la suite d’une OPA, ce qui place de facto le seuil de renonciation à un niveau élevé.

Mise en mouvement

Les équipes dirigeantes des sociétés en question ont joué le jeu en ne se réfugiant pas derrière ces protections. Elles n’ont pas tardé à réagir en organisant des journées investisseurs pour mettre à jour stratégies et objectifs : UNILEVER a relevé son objectif de marge opérationnelle 2020 à 20% et lancé un programme de rachat d’actions. DANONE a annoncé de nouveaux objectifs 2020 jugés ambitieux par les analystes (4-5% de croissance organique par an, 16% de marge opérationnelle), tandis que NESTLÉ a porté son objectif de marge 2020 à 17,5-18,5% et annoncé un programme de rachat d’actions de 20 milliards de francs suisses d’ici là. Des actes qui montrent le progrès réalisés par les entreprises en matière de responsabilité vis-à-vis de leurs actionnaires. Une chose est sûre : le secteur est en ébullition, la pression pour délivrer est forte et, pour l’heure, l’actionnaire minoritaire n’est pas perdant.

Sonia Fasolo

1 Consummer staples: agroalimentaire, boisson, hygiène, beauté.