Enguerrand Artaz

MACROSCOPE : l'édition du 16 mai

La guerre en Ukraine, accélérateur de la démondialisation ?

 

Si les conséquences immédiates du conflit russo-ukrainien sont manifestes, en particulier sur le plan humanitaire, les conséquences à plus long terme peuvent être moins évidentes à appréhender. Et pourtant, elles pourraient s’avérer majeures pour l’organisation économique et géopolitique du monde des prochaines décennies. Elles sont notamment susceptibles de redistribuer les cartes issues des accords de Bretton Woods, à la fin de la deuxième Guerre Mondiale. Ces accords avaient abouti à la création du FMI et à celle de ce qui allait devenir la Banque mondiale, avec en toile de fond l’objectif d’une coopération économique internationale et d’une zone monétaire mondiale basée sur le dollar américain. C’est le sens d’un récent discours tenu par Janet Yellen, secrétaire américaine au Trésor et ancienne patronne de la Fed, devant l’Atlantic Council, un think tank spécialisé dans les relations internationales.

Il faut dire que la guerre en Ukraine a tout du clou décisif dans le cercueil de la mondialisation. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, et la volonté de cette dernière de créer, en Asie, une zone monétaire indépendante adossée au Yuan, avaient constitué un premier épisode. La crise du Covid, qui a révélé la dépendance des pays occidentaux aux chaînes de production émergentes et donc la nécessité de relocaliser a minima certaines productions stratégiques, avait accéléré cette tendance. L’invasion de l’Ukraine par la Russie pourrait s’avérer le point de bascule de l’économie mondiale de la mondialisation vers la régionalisation. L’enjeu est simple : dans un monde qui réapprend que, selon le mot de Raymond Aron, « l’histoire est tragique », il ne s’agit plus de favoriser la libéralité des échanges mais d’assurer leur stabilité, entre des Etats qui partagent une vision politique commune.

Quelques chiffres sur les matières premières. Ces éléments clés de la bataille géopolitique autour du conflit russo-ukrainien, permettent de comprendre la dimension éminemment stratégique de ce changement de paradigme. La Chine concentre par exemple près de 60% de la production mondiale et un tiers des réserves de terres rares. Si l’Australie, le Chili et l’Argentine représentent à eux seuls 80% des réserves de lithium, près de 70% des capacités de raffinage du lithium se situent quant à eux en Chine. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Indubitablement, sécuriser l’approvisionnement en matières premières et leur transformation mais aussi les chaînes de productions des composants de base qui en découlent (à commencer par les semi-conducteurs) sera l’un des enjeux majeurs du monde de demain. Dans cette optique, les Etats-Unis sont bien armés : détenteurs de réserves importantes de pétrole et de gaz de schiste, ils disposent, avec la région des Grandes Plaines, de très vastes terres agricoles, mais aussi d’accords privilégiés avec l’Australie, le Canada et certains pays d’Amérique Latine, qui leur offrent un accès facilité à nombre de minerais. D’où la volonté américaine de favoriser le friend-shoring, le recentrage des échanges avec des pays « amis » uniquement.

Le défi sera plus compliqué pour l’Europe de l’Ouest. Mis à part le charbon, les matières premières agricoles et, plus marginalement, l’uranium, elle ne dispose de réserves importantes d’aucune ressource stratégique. Les relations étroites qu’elle entretient avec l’Afrique lui permettent en partie de compenser ce déficit, mais celles-ci sont menacées par l’émergence sur ce continent d’intérêts chinois… et russes. Sauf retournement diplomatique majeur, l’Union européenne ne pourra plus guère compter la Russie au rang de ses alliés. Une nouvelle donne dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences, alors que le fractionnement du monde semble devenir le paradigme des prochaines décennies.

 

Rédaction achevée le 13.05.2022
Enguerrand Artaz, Fund Manager

 

Télex

Baisse en trompe-l’œil : l’inflation américaine surprend à la hausse en avril. Certes, tant l’inflation globale que l’inflation sous-jacente connaissent, en variation annuelle, un ralentissement par rapport au pic de mars, mais plus léger qu’attendu. Les prix “cœur” continuent d’augmenter à un rythme soutenu, notamment dans l’immobilier, les transports en commun, les véhicules neufs ou les équipements domestiques. Par ailleurs, les prix alimentaires continuent de flamber. Si certains items affichent des baisses sensibles (biens électroniques), cette publication donne davantage l’image d’une stabilisation sur un rythme de croisière élevé que d’un franc ralentissement. De quoi alimenter les débats entre « colombes » et « faucons » au sein de la Fed, en particulier sur le niveau des taux neutres, voire sur une possible hausse des taux directeurs de 0,75%. Aucune place, en tout cas, pour une inflexion accommodante du discours.

Modeste regain d’optimisme : l’enquête ZEW auprès des investisseurs ressort au-delà des attentes. L’appréciation de la situation actuelle se dégrade légèrement plus qu’attendu, mais les anticipations à 6 mois s’améliorent nettement, alors qu’elles étaient attendues en baisse. Dans les détails de l’enquête, on note que les anticipations d’inflation et de hausse des taux longs sont à la baisse. En revanche, une hausse des taux directeurs de la BCE est dorénavant attendue par 88% des sondés.

Angoisse inflationniste : attendu en baisse, l’indice de confiance des PME américaines calculé par la NFIB reste stable sur le mois d’avril. Les entreprises restent particulièrement inquiètes sur l’inflation, la part des entreprises la considérant comme le principal problème atteignant un nouveau plus haut historique. Elles sont toutefois un peu moins nombreuses à avoir constaté et à anticiper des hausses de prix. Concernant le marché de l’emploi, elles sont aussi un peu moins nombreuses à avoir constaté ou à anticiper des hausses de salaires, bien que la part des entreprises ayant au moins un poste ouvert non pourvu soit identique au mois précédent.