Olivier de Berranger

MACROSCOPE : l'édition du 23 novembre

Fausse rupture et vraie continuité

« Il y aura un avant et un après », « demain ne ressemblera pas à hier »… Les poncifs relayés pour tenter de dessiner les contours du « monde d’après » ne manquent pas ; comme si la crise avait créé une rupture profonde dans la marche du monde, bouleversant les dynamiques qui prévalaient jusque-là. Rien n’est moins vrai.

Prenez la révolution digitale par exemple. Incontestablement, le secteur technologique est un des grands « bénéficiaires » de la crise et la consommation en ligne n’a jamais été aussi florissante. Ainsi, alors que les ventes au détail ont déçu en octobre aux Etats-Unis en ne progressant que de 0,3% (0,6% attendus), les ventes en ligne ont bondi de 3,1%. Sur un an, elles progressent de 29%, tandis que le total des ventes au détail n’augmente que de 5,7%. Il ne s’agit là que de l’accélération d’une tendance longue. Depuis début 2000, les ventes au détail [1] ont été multipliées par un peu plus de deux. Les ventes en ligne ont pour leur part été multipliées par plus de six. Ainsi, alors qu’elles représentaient à peine 8% du total [2] au début des années 2 000, elles représentent aujourd’hui 23%. En comparaison, les ventes dans les grandes et moyennes surfaces de ville et épiceries représentaient plus de 18% en 2 000 et 16% aujourd’hui. Les deux courbes n’ont pas attendu la crise Covid pour se croiser : cela a eu lieu au dernier trimestre 2018.

Autre exemple avec l’explosion des déficits budgétaires en Europe. Face à l’ampleur de la crise, la règle des 3%, chère aux Allemands, a volé en éclats. Après la prééminence de la logique d’austérité au début de la décennie 2010, cette règle fut fortement critiquée et on imaginait son existence en sursis. On se rappelle par exemple qu’en amont de leur arrivée au pouvoir en 2018, les leaders des partis italiens M5S et la Ligue l’avaient fustigée et voulaient l’enfreindre à l’été 2019 alors qu’ils préparaient le projet de budget 2020. La crise n’a fait qu’accélérer une tendance déjà incontestablement présente.

Même logique sur le front des grands équilibres mondiaux. Pourtant foyer de l’épidémie, l’Asie, la Chine en particulier, ressort comme le « grand vainqueur » de la crise. La gestion exemplaire de la pandémie par de nombreux pays asiatiques a réduit le nombre de morts et leur a permis de moins souffrir économiquement que les zones du globe ayant dû mettre en place des mesures plus drastiques. Avec comme point d’orgue, l’accord commercial signé récemment entre quinze pays d’Asie-Pacifique, pour former le plus grand bloc de libre-échange mondial. Mené par la Chine, il regroupe les 10 pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean), le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Cette nouvelle zone de libre-échange représentera 30% de l’économie mondiale et concernera 2,2 milliards de consommateurs (et davantage si l’Inde, qui s’est retirée du projet l’an dernier, la rejoint plus tard, comme elle en a la possibilité). Point d’orgue disions-nous, mais surtout aboutissement d’un travail de longue haleine amorcé dès 2012. Couplé aux investissements chinois massifs réalisés dans les pays d’Asie du Sud-Est (Vietnam et Laos notamment) ces dernières années ou à la volonté d’ancrer les devises asiatiques sur le yuan depuis la crise de 2008, cet accord démontre que le basculement du centre de gravité du monde vers l’Asie n’a rien d’un projet nouveau. 

Tout comme les avancées sur la mutualisation de la dette en Europe, un tel accord accentue par ailleurs le phénomène de « régionalisation » du monde qui paraît peu à peu se substituer au multilatéralisme des dernières décennies. Ainsi, plus que de constituer une rupture, la crise Covid semble avoir été l’accélérateur fulgurant de tendances sous-jacentes. Tendances qui, à n’en pas douter, continueront à se renforcer… et que les investisseurs ont sans doute tout intérêt à refléter dans leurs portefeuilles !

[1] hors automobile et alimentation
[2] id.

Télex

 Blocage à l’Est. La Hongrie et la Pologne ont opposé, lundi dernier, leur véto au budget européen 2021-2027 ainsi qu’au plan de relance décidé en juillet. Les deux pays s’opposent en effet à la volonté de Bruxelles de conditionner les aides au respect de l’Etat de droit tel que défini par l’UE, alors qu’ils font régulièrement l’objet de critiques notamment sur l’indépendance de la justice et la liberté de la presse. Le sujet a de nouveau été abordé brièvement en introduction du sommet européen consacré à la crise sanitaire et la Slovénie a apporté son soutien aux deux récalcitrants. Les discussions promettent d’être âpres alors que l’Europe, confrontée à une deuxième vague massive et à de nouveaux confinements, ne peut guère se permettre de prendre du retard dans le déploiement des aides.

 

Course au vaccin. Après le duo Pfizer-BioNTech, ce fut au tour de Moderna lundi dernier d’annoncer le taux d’efficacité de son vaccin contre le Covid-19, estimé à 94,5%. Quelques jours après, Pfizer revoyait à la hausse l’efficacité de sa solution, de 90 à 95%. Alors que les grands Etats commencent à passer des commandes massives en vue de campagnes de vaccination en 2021, la course entre les laboratoires pharmaceutiques pour rafler la plus grande part du marché s’intensifie.

Santé de fer. L’économie chinoise poursuit son robuste rattrapage en octobre, avec une production industrielle en nette accélération, notamment dans les secteurs du ciment et de l’acier. L’investissement global est également en hausse et les ventes au détail continuent de se redresser. Le marché de l’emploi affiche également de bons résultats, avec un taux de chômage urbain qui recule à nouveau, passant de 5,4% en septembre à 5,3% en octobre.

 

Le picking de la semaine

ROYAL UNIBREW, les boissons qui ne prennent pas l’eau

L’actu. Le groupe danois, qui produit et commercialise des boissons sans alcool, affiche de très bons résultats pour son troisième trimestre 2020 et relève sa guidance d’EBIT pour la deuxième fois de l’année après l’avoir suspendue en mars dernier.

Notre analyse. Les volumes du groupe danois rebondissent grâce aux faibles restrictions sanitaires sur ses principaux marchés.  Ils augmentent ainsi de +5% ce trimestre, alors qu’ils étaient en recul de -4% au premier semestre et de -6% le trimestre précédent. Le chiffre d’affaires profite de ce rebond pour atteindre 2,26 milliards de couronnes danoises, soit une hausse +6%, à périmètre et change constants.
Ces très bons résultats s’expliquent selon nous par la grande agilité du groupe qui a su s’adapter aux changements brutaux de modes de consommation déclenchés par la crise sanitaire, tout en réduisant fortement ses coûts, notamment de marketing. La compagnie brassicole a ainsi su bénéficier de l’explosion de la consommation à domicile dès le mois de mars 2020, ainsi que de la croissance du secteur des boissons prêtes à consommer. Cette stratégie pousse la marge d’EBIT à la hausse de 330 points de base, à 26,6%, soit 10% au-dessus des attentes du marché.
ROYAL UNIBREW relève sa guidance d’EBIT, qui devrait atteindre environ 1,5 milliard de couronnes danoises sur l’année 2020, soit une hausse de +2% comparée à la dernière guidance et au niveau de 2019. Son chiffre d’affaires devrait reculer de seulement 2 à 3% sur l’année en raison de la crise sanitaire.

Conclusion. Dans un contexte d’incertitudes liées à la crise sanitaire, le modèle du groupe danois a démontré sa résilience en alliant adaptabilité et réduction de coûts. Cette stratégie lui permet ainsi de poursuivre sa croissance en gagnant des parts de marché au Danemark, mais aussi en Finlande, en Italie et en France.

Auteurs : Olivier de Berranger, CIO ; Enguerrand Artaz, Fund Manager

Article achevé de rédiger le 19/10/2020.
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